Emma

Emma

Journaliste

5 Juin 2026 à 14:06

Temps de lecture : 4 minutes
Quand une île devient un symbole

L’Opinion

Extrait introductif inspiré de l’article : à Tirana, des milliers de manifestants sont descendus dans la rue pour dénoncer un projet de complexe touristique de luxe lié à Jared Kushner. Sur les pancartes, une phrase claque comme un refrain de rock contestataire : “Albania is not for sale”. Derrière ce slogan, il ne s’agit pas seulement d’un hôtel, d’une marina ou de villas hors de prix. Il s’agit d’un pays qui refuse de voir son littoral transformé en vitrine pour ultra-riches.

Une plage sous barbelés

L’événement est simple et puissant : en Albanie, la colère monte contre un projet de resort de luxe prévu sur l’île de Sazan et près de la côte de Zvërnec, à proximité de la zone protégée de Vjosa-Narta. Cette région n’est pas un décor vide pour brochure cinq étoiles. C’est un espace naturel fragile, traversé par des oiseaux migrateurs, des espèces protégées, des histoires locales, des souvenirs de familles et des paysages encore capables de faire taire un téléphone.

Le projet est porté par des intérêts liés à Jared Kushner, via Affinity Partners. Le nom suffit à électriser le débat. On ne parle plus seulement d’urbanisme, mais de pouvoir, d’argent, de diplomatie familiale et de capitalisme mondialisé en chemise blanche. Quand un territoire modeste devient le terrain de jeu d’investisseurs puissants, la question surgit immédiatement : qui possède vraiment le monde ?

Le plus choquant n’est pas l’idée qu’un pays développe son tourisme. L’Albanie a parfaitement le droit de vouloir attirer des visiteurs, créer des emplois, moderniser ses infrastructures. Le scandale commence lorsque le développement ressemble à une confiscation. Une plage ne devrait jamais devenir un salon privé à ciel ouvert.

Un luxe qui coûte trop cher

Les défenseurs du projet parlent d’investissement, d’emplois, d’image internationale, de montée en gamme. Le refrain est connu. On l’a entendu à Dubaï, à Ibiza, à Mykonos, à Bali, à Lisbonne, partout où le luxe arrive en promettant la prospérité avant de faire grimper les prix, d’éloigner les habitants et de transformer les paysages en décors Instagram.

Il faut arrêter de confondre développement et dépossession. Construire un resort géant dans une zone sensible, ce n’est pas forcément “ouvrir le pays au monde”. Parfois, c’est surtout ouvrir la porte à ceux qui peuvent payer très cher pour s’isoler du monde réel. Le tourisme de luxe vend souvent une illusion : nature intacte, authenticité locale, silence, lumière, mer turquoise. Mais cette “authenticité” commence étrangement par des bulldozers.

Il y a quelque chose de presque cinématographique dans cette affaire, comme si The White Lotus rencontrait un vieux roman politique des Balkans. Des villas, des investisseurs étrangers, une île sublime, des militants en colère, un gouvernement sous pression : tous les ingrédients sont là. Sauf que ce n’est pas une série HBO. Ce sont des habitants qui craignent de perdre un morceau de leur pays.

La colère contre le décor

Le slogan “Albania is not for sale” fonctionne parce qu’il dépasse l’Albanie. Il pourrait résonner à Marseille, Barcelone, Athènes, Dakar, Naples ou Tulum. Partout, la même fatigue monte : les villes deviennent trop chères, les côtes trop privées, les centres historiques trop lisses, les quartiers populaires trop désirables pour rester aux habitants.

Souvenir d’une plage méditerranéenne autrefois simple, presque banale : serviettes dépareillées, enfants qui courent, glacières en plastique, grand-mères sous parasol, odeur de crème solaire et de friture. Quelques années plus tard, même endroit : transats alignés, bracelet obligatoire, musique lounge, cocktail à prix absurde. Rien d’illégal, peut-être. Mais quelque chose de vivant avait disparu.

C’est précisément cela que les manifestants albanais semblent refuser : la transformation du commun en produit premium. Une île n’est pas seulement un actif. Une lagune n’est pas seulement une opportunité. Un flamant rose n’est pas un accessoire de branding écologique. À force de repeindre le béton en vert, le monde finit par appeler “éco-resort” ce qui ressemble surtout à une prise de possession.

Une île n’est pas un trophée

Cette actualité mérite de faire du bruit parce qu’elle résume une bataille majeure du XXIe siècle : qui décide de l’avenir des lieux ? Les gouvernements, les investisseurs, les touristes, les habitants, les espèces qui y vivent, ou ceux qui savent crier assez fort avant que tout soit vendu ?

L’Albanie n’a pas besoin d’être figée dans une carte postale pauvre pour satisfaire les fantasmes occidentaux. Elle a le droit de se développer, de séduire, de construire, d’accueillir. Mais un développement digne ne piétine pas la nature, ne contourne pas les habitants et ne traite pas le littoral comme un trophée à poser sur la cheminée d’un milliardaire.

L’époque adore parler de durabilité avec des mots doux et des maquettes en 3D. Pourtant, la vraie durabilité commence souvent par une phrase très simple : non. Non à la privatisation déguisée en modernité. Non au luxe qui avale les lieux. Non aux projets décidés en haut pendant que ceux d’en bas regardent les barrières se lever.

Ce qui se joue à Sazan dépasse largement une île. C’est une ligne tracée dans le sable. D’un côté, un monde où chaque beauté naturelle devient une opportunité financière. De l’autre, une résistance imparfaite mais nécessaire, portée par des gens qui refusent de devenir figurants dans leur propre paysage.

Une île peut accueillir des visiteurs. Elle ne doit pas devenir une propriété symbolique. Une côte peut créer de la richesse. Elle ne doit pas perdre son âme. Et quand un peuple descend dans la rue pour dire que son pays n’est pas à vendre, la moindre des choses est d’écouter avant que le bruit des vagues soit remplacé par celui des pelleteuses.

Emma