Emma

Emma

Journaliste

17 Juin 2025 à 09:06

Temps de lecture : 3 minutes
Glisse sous le vernis, Art Basel tremble, le marché de l’art chute de 12 pour cent et les Picasso virent valeur refuge

L’Opinion

🎨 Baisse globale : Le marché a chuté de 12 % en 2024, retombant à 57,5 milliards de dollars.
💰 Segment premium vacillant : Les œuvres dépassant 10 M $ sont les plus boudées par les enchérisseurs.
🏛️ Art Basel baromètre : La foire de Bâle sert de thermomètre incontournable pour jauger la santé du secteur.
🔄 Refuge vers classiques : Les collectionneurs privilégient Picasso, Mitchell ou Bourgeois au détriment des jeunes pousses.
⏳ Attentisme ambiant : Crises géopolitiques et économiques gèlent les carnets de chèques, freinant les transactions.

Basel ou la Bourse en sneakers

Bâle, début d’été. Trois jours réservés aux VIP transforment la ville suisse en Wall Street chromée : portefeuilles en daim, discussions cotées au prix d’un Rothko et coupes de champagne dont les bulles résonnent comme un Nasdaq miniature. Les chiffres ne mentent pas : 289 galeries, quarante pays représentés, mais un marché global qui s’est contracté de 12 % l’an dernier. Un coup de froid qu’Art Basel tente de masquer sous d’épaisses couches de vernis satiné. Une toile de Picasso annoncée à plus de 30 millions de dollars agit comme un fusée éclairante ; pourtant, l’éclat de ce montant cache une inquiétude sourde. La comparaison est tentante : comme la ruée vers l’or des années 1840, les marchands affluent, bien décidés à extraire les derniers pépites d’un terrain devenu plus rocailleux qu’il n’y paraît.

Le syndrome Picasso à 30 millions

Il flotte sur les allées d’Art Basel le parfum d’un paradoxe. D’un côté, la prime aux valeurs refuges bat des records : un sourire cubiste de Don Pablo à 30 millions, un tournesol abstrait de Joan Mitchell attendu entre 15 et 20 millions. De l’autre, les maisons d’enchères affichent -20 % sur un an, signe qu’une partie de la clientèle premium a troqué les gants blancs pour la prudence scandinave d’un roman d’Henning Mankell. Les trentenaires connectés comme à la sortie d’un concert de Kendrick Lamar lèvent un sourcil : comment un marché peut-il proclamer simultanément la panne et l’euphorie ? Réponse : spéculation et storytelling. Le capital culturel, notion chère à Bourdieu, se transforme ici en capital-réassurance ; posséder un Picasso revient à posséder une obligation d’État triple A. Les œuvres récentes, elles, subissent la défiance : –27 % de valeur pour les pièces post-2000. Tant pis pour la génération NFT, promptement rangée dans le tiroir des hype oubliées, quelque part entre Google Glass et Fyre Festival.

Les jeunes artistes en déficit d’oxygène

Écouter une galeriste parisienne chuchoter son inquiétude équivaut à un travelling de Scorsese : les noms émergents restent dans l’ombre, alors que la salle VIP se pâme devant les habitués du MoMA. En filigrane, la question éthique bourdonne comme une basse de Massive Attack : que devient la diversité quand le haut du pavé accapare toute la lumière ? Les chiffres d’Hiscox, assureur plus à l’aise avec les tableaux Excel qu’avec les paysages impressionnistes, valident la tendance : les collectionneurs se replient sur des signatures éprouvées, laissant les millennials des Beaux-Arts en apnée commerciale. L’histoire de l’art, pourtant, raconte l’inverse : Monet invendu en 1874, Basquiat snobé avant que Warhol ne le sacralise, ou encore Louise Bourgeois restée dans l’ombre jusqu’à ses 70 ans. Le marché oublie trop vite que la véritable innovation naît dans les marges, comme une mixtape de rap diffusée dans une chambre d’étudiant avant de conquérir Spotify.

Vers un art post-spéculatif

Une rumeur bruisse déjà dans les couloirs de la foire : 2025 pourrait signer le passage d’un art-marchandise à un art-expérience. Les installations XXL du secteur Unlimited – véritable Disneyland pour adultes esthètes – offrent un indice. Se tenir sous l’araignée de Chiharu Shiota ou traverser les nébuleuses textiles d’Olafur Eliasson renverse la logique de la possession au profit de la sensation. La Gen Z, gavée de stories éphémères, pourrait imposer une économie de l’instant, dégonflant la bulle des trophées muraux. Un collectionneur averti martèle, coupe de kombucha à la main : « Les tableaux sont l’or d’hier, l’expérience est la cryptomonnaie de demain ». Entendre cela à Bâle, temple du mercantilisme matissien, équivaut à un solo punk dans la salle des ventes de Sotheby’s. Pourtant, l’idée infuse. Les incertitudes géopolitiques, l’explosion des coûts de stockage, la conscience écologique grandissante : tous ces nuages annoncent un orage qui pourrait bien laver la frénésie des records pour remettre l’art au cœur de sa promesse originelle : émouvoir, questionner, défier.

Alors, que retenir de cette édition ? Qu’un marché refroidi n’empêche pas les billets violets de crépiter, mais que la fièvre n’est plus contagieuse. Que la spéculation a la vie dure, mais qu’une jeunesse éprise de sens secoue déjà les barrières. Les galeries feraient bien de tendre l’oreille ; un nouveau tempo résonne sous les dalles suisses, à la croisée d’un beat trap et d’une fugue de Bach, prêt à emporter le système vers un horizon où la valeur ne se calcule plus seulement en dollars, mais en décibels d’émotion. L’heure n’est plus aux toiles cadenassées dans des freeports, mais à l’art respiré à pleins poumons, ici et maintenant.

Emma